Les différentes façons d’aimer : ce que les Grecs peuvent nous apprendre sur nos relations
Quand on parle des différentes façons d’aimer, certains penseront peut-être spontanément aux différentes façons de… faire l’amour.
Après tout, je suis aussi sexothérapeute, alors je peux difficilement leur en vouloir.
Pourtant, il existe probablement bien plus de façons d’aimer que de façons de faire l’amour (quoi que, mais c’est pour le bien de l’article).
Nous aimons notre partenaire, nos enfants, nos parents, nos frères et sœurs, nos amis. Nous pouvons aimer quelqu’un avec passion, avec tendresse, avec complicité, avec admiration. Nous pouvons aimer depuis quelques semaines ou depuis quarante ans. Nous pouvons même continuer à aimer quelqu’un sans avoir envie de vivre avec cette personne.
Et pourtant, pour exprimer tout cela, nous utilisons souvent le même mot :
« Amour ».
Peut-être est-ce justement là que les Grecs peuvent nous aider.
Les « amours grecs » : d’où viennent-ils vraiment ?
Avant d’aller plus loin, une précision est importante.
Vous avez peut-être déjà vu passer sur Internet des articles présentant « les 7 amours grecs », « les 8 types d’amour » ou encore « les 10 façons d’aimer selon les Grecs ».
L’histoire est en réalité un peu plus subtile.
Il n’existe pas, à notre connaissance, un texte de la Grèce antique dans lequel un philosophe aurait établi une liste officielle de dix formes d’amour.
En revanche, la langue grecque et les philosophes de l’Antiquité permettaient de distinguer plusieurs dimensions de ce que nous réunissons aujourd’hui derrière le mot « amour ».
Éros, par exemple, est au cœur du Banquet de Platon. Il y est question du désir, de l’attirance et de cette force qui nous porte vers l’autre et vers ce que nous percevons comme beau ou désirable.
Aristote consacre quant à lui les livres VIII et IX de son Éthique à Nicomaque à la philia. Le terme dépasse notre simple notion moderne d’amitié : il peut concerner les amis, mais également différentes relations d’affection et de proximité.
Aristote distingue notamment les relations fondées sur le plaisir, l’utilité et celles reposant davantage sur l’appréciation de l’autre pour ce qu’il est.
Les spécialistes de philosophie antique distinguent notamment plusieurs grandes notions associées à l’amour, dont éros et philia, dont le sens et l’usage ont évolué selon les époques.
Pour aller plus loin : Stanford Encyclopedia of Philosophy – Friendship.
Alors, d’où viennent les listes que nous connaissons aujourd’hui ?
Elles se sont construites progressivement.
En 1960, l’écrivain britannique C. S. Lewis publie The Four Loves. Il distingue quatre formes d’amour à partir des notions de storgê — l’affection —, philia — l’amitié —, éros — l’amour amoureux — et agapè, associé chez lui à l’amour désintéressé ou à la charité.
Quelques années plus tard, en 1973, le sociologue canadien John Alan Lee publie Colours of Love: An Exploration of the Ways of Loving.
Il propose une véritable typologie des styles amoureux. Il distingue trois styles principaux — Éros, Ludus et Storgê — et trois styles secondaires — Mania, Pragma et Agapè. Son travail sera ensuite repris et étudié en psychologie des relations.
Les fameuses listes des « amours grecs » que nous rencontrons aujourd’hui sont donc davantage une construction moderne inspirée du vocabulaire, de la philosophie et de la culture grecques qu’une classification que les Grecs nous auraient transmise telle quelle.
Cette nuance me semble importante.
Elle n’enlève rien à l’intérêt de ces différentes façons d’aimer. Au contraire : elle nous permet de les utiliser pour ce qu’elles sont vraiment :
Une grille de lecture.
Pourquoi mettre plusieurs mots derrière « aimer » ?
« Je t’aime. »
Trois mots extrêmement simples et pourtant chargés d’une multitude de significations.
Lorsque vous dites « je t’aime » à votre partenaire, dites-vous exactement la même chose que lorsque vous le dites à votre enfant ?
Probablement pas.
Et lorsque vous aimez profondément un ami, ce sentiment a-t-il moins de valeur simplement parce qu’il n’est ni amoureux ni sexuel ?
Là encore, probablement pas.
Notre difficulté vient peut-être en partie du fait que nous essayons de faire entrer des sentiments extrêmement différents dans un seul mot.
Et cela peut parfois créer de la confusion.
Aimer ne passe pas toujours par le désir
C’est particulièrement visible dans les relations de couple.
Amour et désir peuvent évidemment se rencontrer. Ils peuvent même merveilleusement se nourrir l’un l’autre.
Mais ils ne se confondent pas nécessairement.
Le désir sexuel peut évoluer au cours d’une relation. Il peut être très présent au début, changer avec les années, traverser des périodes plus calmes puis réapparaître.
Cela ne signifie pas automatiquement que l’amour a disparu.
De la même manière, une attirance ou un désir peuvent exister sans qu’une relation amoureuse se construise.
Reconnaître qu’il existe différentes façons d’aimer permet donc aussi de sortir d’une équation parfois douloureuse :
« S’il ou elle me désire moins, c’est qu’il ou elle m’aime moins. »
La réalité affective et sexuelle est généralement beaucoup plus complexe.
Et si cela nous aidait aussi à dire plus facilement « je t’aime » ?
C’est peut-être l’une des choses que je trouve les plus intéressantes dans cette réflexion.
Nous réservons parfois tellement le « je t’aime » au couple que nous hésitons à l’utiliser ailleurs.
Dire « je t’aime » à un ami peut sembler étrange.
Le dire à certains membres de notre famille peut nous mettre mal à l’aise.
Entre deux hommes notamment, ces mots peuvent encore parfois être retenus par pudeur, par éducation ou simplement par peur qu’ils soient mal interprétés.
Pourtant, toutes les façons d’aimer ne passent pas par le désir.
Pourquoi faudrait-il alors attendre une relation amoureuse pour dire à quelqu’un qu’il compte profondément pour nous ?
Un ami peut occuper une place immense dans notre vie. Un frère ou une sœur également. Un parent, un enfant, une personne qui nous accompagne depuis vingt ans…
Comprendre qu’il existe plusieurs façons d’aimer pourrait peut-être nous permettre de remettre le « je t’aime » à sa juste place : non pas comme une déclaration réservée au couple, mais comme l’expression possible d’un lien précieux.
Nous n’aimons d’ailleurs pas toujours de la même façon
Et c’est là que cette grille devient particulièrement intéressante pour comprendre nos relations.
Notre façon d’aimer n’est pas nécessairement figée.
Une relation peut commencer par une attirance très forte, évoluer vers davantage de complicité, devenir plus tendre, plus sécurisante, plus familiale…
Plusieurs formes d’amour peuvent également coexister.
Dans un couple installé depuis longtemps, il peut y avoir du désir, de l’amitié, de la tendresse, de la complicité, du soin, de l’engagement…
Et leur importance respective peut changer avec les événements de la vie.
Peut-être que certaines difficultés relationnelles apparaissent justement lorsque nous ne parlons plus tout à fait le même langage.
L’un cherche davantage de passion quand l’autre exprime son amour par la sécurité et la présence.
L’un attend des mots quand l’autre donne du temps.
L’un a besoin de retrouver du désir quand l’autre pense que la profondeur de leur complicité suffit à témoigner de son amour.
Cela ne signifie pas nécessairement que l’un aime et que l’autre n’aime plus.
Peut-être n’aiment-ils simplement plus tout à fait de la même façon.
Et c’est précisément pour cela qu’il peut être intéressant de mettre des mots dessus.
Alors, combien existe-t-il de façons d’aimer ?
Éros, Philia, Agapè, Storgê, Ludus, Pragma, Mania…
Et d’autres notions encore apparaissent dans les classifications contemporaines inspirées du vocabulaire grec.
Nous allons les découvrir ensemble.
Non pas pour enfermer nos relations dans des cases — l’amour humain se laisse rarement ranger aussi facilement — mais pour disposer de mots supplémentaires afin de mieux comprendre ce que nous vivons.
Dans les prochains articles de cette série, je vous proposerai donc d’explorer chacune de ces différentes façons d’aimer.
Ce qu’elle raconte de nous.
Ce qu’elle peut apporter à une relation.
Mais également ce qui peut devenir difficile lorsqu’elle prend trop de place ou lorsque deux personnes n’attendent pas la même chose de leur relation.
Avec, à chaque fois, une question simple :
Comment est-ce que j’aime… et comment ai-je besoin d’être aimé ?
Car derrière les mots grecs et les théories, c’est finalement de cela dont nous allons parler.
De nous.
De nos couples, de nos familles, de nos amis, de nos désirs, de nos attachements…
Et de toutes ces personnes auxquelles nous pourrions peut-être dire un peu plus souvent :
« Je t’aime. »
